Des jeunes du club devant le métro de la Poterie à Rennes. Photo du photographe Thomas Fliche.

Un reportage dans l’intimité de la saison d’un petit club de football américain rennais.

En France, le football américain est la plupart du temps étranger à notre quotidien. On connaît bien souvent son nom, parfois même certains mots de son vocabulaire comme TouchdownQuarterback ou Super Bowl, mais l’engouement qu’il génère dans le pays de l’Oncle Sam n’a pas encore tout à fait réussi à traverser l’Atlantique. Pourtant spectaculaire, intense et bien plus tactique qu’il n’y paraît, le foot US est, au-delà d’une lointaine pratique, un terreau fertile où naissent de temps à autre les jolies histoires. Une passion d’ailleurs qui, contre toute attente, se vit aussi chez nous. C’est vrai, et aussi surprenant que cela puisse paraître, à Rennes, quelques irréductibles Bretons, fièrement harnachés sous de lourdes protections, s’amusent à faire progresser le ballon ovale au rythme des impacts, suivant le tintement des casques, comme la joie des actions qui illuminent leur jeu.

Alors, pour en apprendre un peu plus sur la façon dont ce sport venu d’au-delà de l’Atlantique se joue ici, j’ai simplement été à la rencontre du seul club de la ville, l’Ankou de Rennes. Une petite équipe, pleine de gens enthousiastes qui ont très gentiment accepté de me laisser intégrer leur quotidien tout au long de la saison 2021-2022. Voici donc un reportage dans l’intimité de la saison d’un petit club de football américain rennais où quotidien, ambition et passion se mettent au service d’une jolie histoire qui mérite d’être racontée.

Césarine « Brutus » Mercier. Photo du photographe Thomas Fliche.

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> Du Football Américain à Rennes ?

Grégoire « Gako » Meleard. Photo du photographe Thomas Fliche.

Là, au sein du complexe sportif André Fresnais, une surprenante routine prend place.

Au début de la saison 2021-2022, les jours se réduisent peu à peu et la chaleur estivale laisse volontiers sa place au froid de l’automne. Rennes semble alors s’être plongée dans une agréable monotonie, loin du tumulte des fêtes et de la passion des sports.

Comme les autres jours, ce lundi 6 septembre est marqué par la pluie bretonne qui, selon son habitude, accompagne la fin de l’été pour préparer le retour de la rentrée. Cette soirée s’annonce paisible sans que rien ne cherche vraiment à déranger son calme. Le tintement régulier des gouttes sur le bitume se poursuit et le vent souffle les feuilles pour dessiner le parfait cliché du cadre breton. Puis, à 19 h 30, un écho diffus résonne au cœur du quartier de la Poterie.  

Là, au sein du complexe sportif André Fresnais, une surprenante routine prend place. Plus d’une cinquantaine d’hommes et de femmes jouent au ballon dans un curieux accoutrement. Sur ce terrain de foot humide, les dernières lumières du jour offrent un spectacle inattendu ; les ballons fusent dans les airs tandis qu’un enthousiasme collectif trouble le silence de l’endroit. Armés de silhouettes athlétiques et d’autres moins, des jeunes comme d’autres moins courent à en perdre haleine. Tous habillés du même sourire, des mêmes couleurs, les joueurs et les joueuses de l’Ankou de Rennes, sont en plein entraînement de football américain. On ne parle pas ici d’une reprise tranquille où l’on profite plus que l’on court. Nan, à Rennes, le football américain est pris au sérieux, et la préparation physique aussi.

En rouge, Gabriel Queste, dirige un exercice pour l’escouade défensive en noir. Photo de Jakou Fontaine, photographe du club.

Alors qu’un intense entraînement suit son cours sous mes yeux, cloîtré derrière les épaisses grilles d’un stade de foot, je me trouve connement intimidé devant cette bande de gaillards. C’est vrai quoi, qu’est-ce que l’on dit dans ce genre de cas ? Comment aborde-t-on les membres d’une équipe dont on ne connait presque rien pour leur proposer de faire un article sur eux ?  Refroidi par un stress qui s’installe doucement, je force tout mon courage à se rassembler avant de faire les derniers pas qui me séparent d’eux. Le froid et la bruine décident de s’allier pour me décourager, mais, enfin arrivé à leur hauteur, le premier contact se fait avec Adrien Gautier (président de l’Ankou), Frédéric Agostinis (head coach), Pierre Guerbeau-Gicquel (responsable du développement) et Sylvain Guegnan (Coordinateur défensif). Ils sont en train de discuter à l’orée du terrain quand je les interromps pour bredouiller les bribes de mon projet.

Amusés par ma timidité involontaire, ils prennent le temps de m’écouter et l’idée d’un article sur le football américain à Rennes semble leur plaire. Le club de l’Ankou, son staff comme ses joueurs, m’invitent alors à suivre cet entraînement et ceux qui viendront ensuite. Une discussion rapide et joyeuse, un simple échange qui signifie une chose : je vais suivre la saison 2021-2022 de l’Ankou pour raconter son histoire et ni le vent, ni la pluie, ni même la monotonie de la ville n’y peuvent plus rien.

Séance d’entraînement avec contact et équipement en novembre 2021. Les joueurs de l’Ankou s’opposent dans un jeu très apprécié nommé l’Oklahoma. Photo du photographe Thomas Fliche.

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> Préparer son groupe.

L’escouade offensive en blanc reprend son souffle au milieu d’un entraînement éreintant. Au centre, Matéo « Mat » Duchemin (receveur) et Quentin « Caillot » Larzul (running back). Photo de Jakou Fontaine, photographe du club.

Les semaines et les entraînements se succèdent en harmonie. Du début de l’automne jusqu’à la fin d’un interminable hiver, la vie du club et de ses joueurs est rythmée par une intense préparation physique et tactique.

Assis au bord d’un terrain accablé par la nuit, je vois les joueurs et les joueuses de l’Ankou cracher leurs poumons sans artifices. Leurs tuniques blanches et noires de plus en plus tachetées d’une sueur qui perle en dépit du froid. Je vois ces marques devenir les affres d’une préparation d’abord axée sur un gros travail physique, pour que chacun d’entre eux puisse encaisser les chocs inhérents à ce sport. En les observant, je me rends vite compte qu’ils s’investissent aussi, et peut-être même surtout, dans un travail de fond sur les aspects tactiques du jeu. Loin des clichés de bourrins que l’on associe volontiers au football américain, ils s’emploient à répéter encore et encore leurs gammes, à perfectionner leurs fondamentaux tout en apprenant par cœur les multiples schémas de jeu afin de répondre à l’ambition qu’ils clament fièrement.

« Le football américain est un sport qui a l’avantage d’être à la fois individuel et collectif.« 

Frédéric Agostinis

Aucune plainte, aucun sentiment d’injustice ne vient d’ailleurs troubler cette routine bien huilée. Ça peut paraître anodin, mais le fait de convaincre des joueurs de se donner à fond dans leur préparation sans qu’aucun match ne vienne éclairer leur quotidien jusqu’en février est une performance remarquable. Un bon état d’esprit construit grâce à un staff bienveillant, à l’adéquation des joueurs, mais surtout grâce au travail et à la poigne du head coach Frédéric Agostinis. Joyeux, respectueux et redoutablement connaisseur de son sport, le coach est un homme que l’on écoute quand il s’adresse à vous de sa voix fluette.  Il est celui qui a la lourde tâche de créer un esprit collectif dans un sport où chaque joueur occupe une fonction précise, mais dépendante des autres. Le football américain est très tactique, très intellectuel, notamment si l’on se place du point de vue du coach.

« C’est un sport qui a l’avantage d’être à la fois individuel et collectif, » explique-t-il. « Lorsqu’on le pratique, on y retrouve tous les ingrédients qui donnent du charme aux sports collectifs. Il est porté par les mêmes valeurs de solidarité, de respect et de sacrifice, mais on retrouve aussi, dans l’affrontement direct avec son vis-à-vis, un aspect très individuel. Pour moi, la combinaison de ces deux qualités rend ce sport vraiment attractif. On peut ajouter à cela, la dualité du football américain avec, d’une part, sa dimension extrêmement physique et d’autre part, son aspect stratégique et tactique poussé. »

Le coach Frédéric Agostinis, à gauche, donne ses consignes au quarterback de l’équipe, Alexis « Niño » Leroy, en rouge. La relation entre l’entraîneur et le quarterback est fondamentale dans ce sport puisqu’il est le centre de l’attaque. Le QB occupe le poste le plus important d’une équipe bien qu’il ne puisse rien faire seul. Photo d’Antoine Perche.

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> Violent, spéctaculaire et tactique.

Le coach et son staff font un débrief de la séance devant les joueurs de l’équipe sénior. Photo d’Antoine Perche.

Au contact de l’Ankou et de son coach, j’ai compris qu’il ne fallait surtout pas tomber dans le piège de la simplicité en réduisant le football américain à sa violence. Il s’agit d’un sport tactique où la stratégie et l’exécution d’un plan de jeu précis sont en grande partie responsables de la réussite d’une équipe et d’un staff.

Un sport de gagne terrain où à chaque action l’équipe en possession du ballon essaye de progresser jusqu’au terme du carré vert.

L’objectif ici est de faire progresser le ballon sur un terrain quadrillé par des lignes qui apparaissent tous les 10 yards (soit environ tous les 9 mètres). Dans un match, les 11 attaquants qui sont choisis par le coach occupent un poste bien précis, des protecteurs comme des passeurs, des coureurs brutaux comme des ailiers virevoltants. Dans leur course vers le Touchdown, ils sont opposés à 11 défenseurs qui tentent de les stopper par tous les moyens, que ce soit en bloquant leurs adversaires ou en interceptant le ballon par exemple. Le football américain est donc bien un sport de gagne terrain puisqu’à chaque action l’équipe en possession du ballon essaye de progresser jusqu’au terme du carré vert. En attaque, chaque équipe possède 4 essais pour parcourir 10 yards et dès que le ballon tombe au sol sans être attrapé par un attaquant ou que celui-ci ne parcourt pas la distance suffisante, on arrête le jeu et on remet les équipes en place pour recommencer. Si au bout de ces 4 tentatives les attaquants n’ont pas suffisamment avancé, ils doivent rendre le ballon à l’adversaire. S’ils réussissent à parcourir 10 yards ou plus, ils gardent le ballon et le jeu continue, etc.

Opposition entre l’escouade défensive en noir et l’escouade offensive en blanc. Le quarterback est en rouge, à droite, car il est interdit de le toucher pendant un entraînement pour éviter qu’il ne se blesse. Photo de Jakou Fontaine, photographe du club.

Mais, rentrer dans une explication exhaustive des règles serait aussi long qu’inutile, car on peut apprécier le spectacle d’un sport sans forcément en connaître toutes les subtilités. La seule chose importante à retenir, s’il devait en avoir une, est que tous les joueurs sont interdépendants puisque chacun remplit un rôle spécifique et indispensable. Ils doivent suivre la stratégie imaginée par le coach et son staff à chaque jeu pour réussir à progresser sur le terrain.

L’homogénéité et l’esprit d’équipe incarnent ainsi des armes fondamentales si l’on souhaite performer en foot US et c’est ce que Frédéric Agostinis a cherché à transmettre à ses joueurs au long de cette longue, très longue préparation.

Photo de Jakou Fontaine, photographe du club.

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> L’Ankou, un nom comme fierté.

Différents profils de l’équipe dans un skate park, juste à côté du stade André Fresnais, à Rennes. Photo shoot organisé en septembre avec le photographe Thomas Fliche.

Prêts physiquement, tactiquement et mentalement, ces Rennais ont réussi à devenir une équipe unie où chaque individu se sent prêt au combat. Une équipe dont le travail est à la hauteur de l’ambition et de l’histoire de son club.

« Nos intentions sont claires cette saison : accumuler des victoires, des victoires et encore des victoires sans jamais connaître la défaite. C’est pour ça que l’on s’entraîne autant. »

Matéo « Mat » Duchemin

Nos Bretons sont les acteurs d’une lointaine pratique aux racines étonnement profondes chez nous. En effet, le club a été créé en 2003 suite à la fusion de plus anciennes équipes, les Devils et les Gladiateurs. Il y a 20 ans, cette petite bande de passionnés avait décidé de se rassembler sous un nom et un insigne qui inspirait la peur chez leurs adversaires. Ils ont choisi d’utiliser une figure effrayante et inévitable, nichée au cœur du folklore breton : L’Ankou. Le maître de l’au-delà dans la mythologie celtique, le serviteur de la mort dont il est l’annonciateur, celui qui peut être assimilé à la grande faucheuse puisqu’il est chargé du même travail lugubre.

Le symbole de l’Ankou trône fièrement au sommet de chaque casque. Photo de Jakou Fontaine, photographe du club.

Ce nom, L’Ankou, symbolise une chose : le football américain et la tradition rennaise ne sont pas incompatibles. Couverts de casques et protégés d’armures, l’ambition des joueurs de l’Ankou se nourrit de son nom, de son histoire surprenante et d’un entraînement intense. Alors, quand l’impatience de l’hiver laisse soudain sa place à l’excitation du début de saison, ces guerriers vêtus de noirs et de blanc sont gonflés à bloc. Un désir de victoire insatiable et collectif que l’un des receveurs de l’équipe, Matéo « Mat » Duchemin, décrit ainsi : « Nos intentions sont claires cette saison : accumuler des victoires, des victoires et encore des victoires sans jamais connaître la défaite. C’est pour ça que l’on s’entraîne autant. ».

L’Ankou nous montre que le Foot US a un sens à Rennes puisque le tintement des casques comme l’enthousiasme de ses acteurs parviennent à nourrir des passions bretonnes. Loin du pays auquel il se limite par habitude, le football américain a su troubler le calme d’une ville pour émerger ici. D’ailleurs, si comme moi, vous prêtez attention aux rumeurs qui se sont échappées du quartier de la Poterie au début du mois de février de l’année dernière, on peut voir que malgré la pluie et le froid, un petit club s’emploie à écrire une histoire de passionnés. Une jolie histoire qu’il me tarde d’écrire, car elle est encore loin d’être terminée.

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Les séniors de l’Ankou, réunis sans équipement ni casque lors d’une des premières séances de la saison. Photo et article de Tomas Jeusset.

Merci au club et aux photographes pour leur accueil et leur travail. Et, remerciement tout particulier à Janik Le Cainec pour son aide.

Article Tomas Jeusset.

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